Les berges de Seine dans le 92
Un nouvel espace
public fonctionnel au
cœur des villes
Master 1 – 2007
Estelle Grenon
Le mémoire en pdf
Michel de Sablet disait à propos des berges et rivages en 1991 : « La banalisation, la destruction de tels espaces collectifs s’est fait tantôt sous l’œil indifférent, tantôt sous l’impulsion des collectivités locales peu sensibles à leur intérêt. Une politique des espaces en bordure de l’eau est à inventer. Elle doit permettre la réalisation d’espaces spécifiques agréables aux habitants. »[1]
C’est avec pour point de départ cette remarque signalant une carence que l’on peut s’intéresser au chemin parcouru depuis pour réhabiliter les espaces au bord de l’eau. Que ce soit les villes traversées par les fleuves, les rivières, les canaux jusqu’aux villes bordées par la mer, nombreuses sont les autorités publiques ayant à concilier leurs espaces urbains avec cet élément de nature qu’est l’eau.
Si l’on en croit les expériences urbaines récentes, c’est si l’on peut dire « dans l’air du temps » de tirer parti d’une ouverture sur un cours d’eau pour créer des espaces de vie le long de ces berges. Vienne, Budapest, Londres, Berlin, Francfort, Dresde : les exemples abondent de villes traversées par des fleuves et qui en ont fait un atout en ouvrant la ville vers leur cours d’eau en aménageant le long des ces berges des espaces publics. Sans aller si loin on sait que la Loire est en train de connaître une voie verte sur ses berges tout comme la Marne, la Saône et le Var sont longés par des chemins de halage et encore plus proche le canal Saint Martin prolongé par le Canal Saint Denis bénéficie d’un aménagement de leurs quais. Des villes comme Bordeaux ou Toulouse ont vu leur ville grandement évoluer par leur ouverture sur l’eau. Les aménagements des espaces publics le long des cours d’eau ne restent plus aux portes des agglomérations, ils ont décidé d’en faire partie.
Ces villes ont intégré cet atout à la gestion de leur vie publique. Le Conseil général des Hauts de Seine, ainsi inspiré d’expériences nationales et internationales multiples, a mis en route la conception d’un projet pour toutes ses berges de Seine. Nombreux y étaient les espaces jusqu’alors majoritairement inaccessible à tous du fait de l’installation de routes, d’industries, d’habitations que l’autorité publique cherche désormais à reconquérir.
On appelle l’espace public dans les sociétés humaines, en particulier urbaines, l’ensemble des espaces de passage et de rassemblement qui sont à l’usage de tous, soit qu’ils n’appartiennent à personne, soit qu’ils relèvent du domaine public.[2]
L’espace public forme simultanément la structure spatiale des voiries qui relie les parcelles privées, favorise leur relation et leurs commerces par des réseaux de circulation.
L’espace public urbain est aussi un champ d’action régalien par l’organisation générale de la ville, les interventions symboliques ou monumentales, la planification des équipements urbains. Et enfin simultanément à ces fonctionnalités, il est champ de libertés beaucoup plus larges que la liberté de circuler : liberté de manifestation, de parole, d’expression, de commercer… il favorise par là l’expression de la vie et des libertés publiques, et par nature constitue le champ des conflits sociaux sur les places publiques. Ce champ forme le théâtre de l’opposition au pouvoir, de la plupart des conflits politiques et sociaux (sit-in, occupations de carrefours, dérives de fêtes collectives, volontés de s’identifier (repli identitaire par ex.), de s’approprier les espaces publics d’une ville ou d’une zone.
Mais avant tout l’espace public constitue l’espace de vie collective de ses riverains et les formes locales de la vie collective le marquent de manière multiforme : l’aménagement, l’ambiance, les activités collectives (terrasses, jeux, processions, carnavals, etc.) préservent plus ou moins le statut social et l’anonymat de chacun, avec dans les villes une très grande variétés de situations (des ghettos homogènes aux zones les plus diversifiées).[3] Si l’on envisage l’espace public au cœur des villes comme un espace générateur de lien social on fait rentrer la ville dans une dynamique d’échanges, de mise en contact. Mais cette vision a pour ainsi dire été compliquée dans l’espace public de circulation dès lors que la voiture s’est imposée comme moyen de transport pour relier un point à un autre. Les spéculations sur l’espace public urbain contemporain incluent désormais un retour du piéton dans les préoccupations urbanistiques, et donc une évolution formelle vers un retour à la dimension humaine.
Le Conseil général a ainsi pris l’initiative de monter un projet visant à « rendre la Seine aux habitants ». Il s’est lancé dans un vaste programme de reconquête de l’ensemble de ses berges de Seine pour les remettre dans le domaine public en y aménageant des chemins de promenade pour les parcourir à pied, à vélo, en marchant, en courant, en roulant, des espaces verts, des jeux pour enfants, des pontons pour la pêche, des espaces de sensibilisation à la nature et à sa protection, des belvédères pour valoriser les différents points de vue.
Cette reconquête de trente neuf kilomètres de berges traversant dix huit villes s’inscrit dans une dynamique globale visant à utiliser les bords d’eau pour en faire des lieux de vie citadine. La particularité de cet aménagement réside dans le fait qu’il n’est pas tant envisagé au départ sous l’angle de la rencontre, de la création de lien social mais plutôt conçu dans sa globalité comme un lieu où les citadins pourraient venir se ressourcer, redécouvrir leurs villes vues du fleuve, arpenter les Hauts de Seine au bord de l’eau.
Mais dans la mesure où l’on ne sait jamais véritablement ce que les êtres sont venus chercher dans ces lieux publics : du calme ou de l’animation, de la solitude ou des rencontres, du repos ou de l’activité, de la circulation ou du statique, du soleil ou de l’ombre, de la méditation ou de l’action, les concepteurs d’espaces publics extérieurs sont tenus de ne pas les enfermer dans une orientation trop restreinte.
Contrairement aux espaces privés où une clôture doit être franchie (porte, grille, accès, …) et où l’anonymat doit être levé sauf exception, tels le domicile, le siège social, l’entreprise, et aux espaces où une clôture doit être franchie et qui accueillent le public anonyme sous condition (prix d’entrée, règlement d’ordre intérieur tels que cafés et restaurants, théâtres, bibliothèques, centre commercial, centre culturel, l’espace public extérieur urbain bénéficie d’un accès à priori libre. Alors qu’on assigne une fonction aux lieux publics comme les bibliothèques (la lecture, la recherche, la rencontre d’auteurs), les routes (la circulation) ou encore les stades (la pratique sportive), certains lieux sont considérés au départ accessible à tous, sans condition, sans questionnaire d’entrée…Alors qu’on perçoit en effet aisément qu’une bibliothèque est conçu pour des usages prédéterminés et limités : la lecture ; la consultation d’ouvrages, le travail, la recherche, d’autres lieux publics permettent un champ d’action beaucoup plus large, voire difficile à restreindre. Dans la multiplicité des espaces publics, on va voir si les berges des Hauts de Seine vont pouvoir être accessibles et ouvertes à tous les usages.
L’espace public peut en effet être considéré comme l’indicateur par excellence du dynamisme d’une ville. Il peut tout autant révéler -à se promener dans la rue, à s’arrêter sur une place publique- une ville qui ségrége ou une ville qui brasse des populations venues d’horizons différents, une ville qui est l’expression de ses habitants ou de ses dirigeants.
On sait si bien à quel point la ville peut accentuer le sentiment de grande solitude et engendrer une fracture encore plus profonde. Le blocage d’accès à la cité et à ses espaces publics, le fait qu’on s’y sent rejeté en fait une cité interdite qu’un cordon sanitaire retrancherait du monde.[4]
On entend alors bien que l’urbanisme ne puisse être dissocié du collectif, ce qui implique que les intérêts particuliers soient restreints, que les singularités soient marginalisées afin que l’intérêt général s’impose.
Mais il est aussi possible d’entendre l’intérêt général comme la somme de l’ensemble des intérêts particuliers. Il s’agit alors de trouver un terrain d’entente pour ces intérêts divergents qui peuvent se rencontrer sur un même lieu- en l’espèce pour les berges de Seine : le département, les villes riveraines, les habitants des péniches, les pêcheurs, les clubs sports nautiques, les piétons, les cyclistes, les défenseurs de la nature. Il va donc s’agir de voir si l’aménagement prévu pour les berges par le Conseil général des Hauts de Seine répond à ces attentes de conciliation.
En quoi la reconquête des berges de Seine dans le 92 s’inscrit-elle alors dans une dynamique nouvelle visant à faire évoluer l’intérêt porté à l’espace public dans la ville?
Il va s’agir dans un premier temps d’analyser les caractéristiques des berges pour voir quels types d’usages de l’espace public elles sont à même d’accueillir.
Dans un second temps, on va chercher à déterminer si le potentiel perçu par l’autorité publique et l’intérêt des citadins pour leur fleuve ne leur permettent pas de connaître une panoplie d’usages et de fonctions plus complètes.
[1] De Sablet Michel, Des espaces urbains agréables à vivre, éditions Le Moniteur, 1991, p°206
[2] Article l’Espace public sur l’encyclopédie libre Wikipédia : www.wikipedia.fr
[3] Article l’Espace public sur l’encyclopédie libre Wikipédia : www.wikipedia.fr
[4] Bonello, Yves-Henri, La ville, p°34
Filed under: Professionnel | Leave a Comment